jeudi 28 mai 2009

Texte (et dessins) de Bruno Schulz

"Je ne sais pas comment se forment en nous dans notre enfance certaines images d'une signification décisive. Elles jouent le rôle de fils plongés dans une solution, le long desquels se cristallise le sens du monde [...] Il y a des sujets qui nous sont prédestinés, qui nous attendent au seuil de la vie [...] De telles images constituent la richesse de l'esprit et son programme, donnés de bonne heure sous forme de prémonitions, de sensations à demi conscientes. Je crois que toute notre vie ultérieure se passe à interpréter ces aperçus, à les filtrer à l'aide de tous les contenus qui nous arrivent plus tard, en utilisant toute l'étendue de l'intelligence à laquelle nous pouvons atteindre. Ces images précoces délimitent les frontières de la création des artistes, qui, elle, découle de principes déjà tout prêts. Les artistes ne découvrent rien de nouveau, ils apprennent seulement à comprendre de mieux en mieux le secret qui leur a été confié au début, et leur création est une exégèse continuelle, un commentaire de cet unique verset imposé. D'ailleurs, l'art n'éclaircit pas jusqu'au bout ce secret. Ce noeud de l'âme n'est pas un faux noeud qui se défait lorsqu'on en tire un bout. Au contraire, il se resserre. Nous le tripotons, nous suivons le fil à la recherche de son extrémité, et l'art naît de ces manipulations. Je crois qu'en voulant rationaliser la vision des choses que recèle une oeuvre d'art on démasque les acteurs, on met fin au jeu, on appauvrit l'oeuvre. Non que l'art soit un logogriphe à clé, et la philosophie, le même logogriphe mais qui aurait trouvé la réponse. La différence est plus profonde. Dans une oeuvre d'art, le cordon ombilical qui la relie à l'ensemble de nos problèmes n'est pas encore coupé, le sang du mystère y circule encore, les vaisseaux sanguins plongent leurs extrémités dans la nuit ambiante, ils en reviennent emplis d'un liquide sombre."






1 commentaires:

gabrieldelmas a dit…

Bruno Schulz est un très grand dessinateur. Les traits n'enferment pas les formes mais les suggèrent, les caressent, les révèlent de l'obscurité vers la lumière pour exprimer des volumes parfois très subtils, parfois plus abrupts, avec toujours cette instabilité et cette irrégularité nécessaire à l'expression.